
Je pense être plus simple de les haïr. Il fallait que je ressente quelque chose ; rester neutre à ce sujet impliquait que je ne m’en souciais pas suffisamment pour me forger une opinion. Sans cela, il n’y aurait eu aucune raison ou pulsion pour continuer. Le sentiment de haine me permettait d’être ici, de faire ce qu’il fallait faire sans pause ni pensées contraires. Je n’éprouvais pas de pitié pour eux, cependant, j’avais épuisé tout ma pitié il y a longtemps de cela ; tellement que je n’en avais plus à donner, même pour ceux qui en avaient besoin.
Je les regardais sauter dans le système, un système dans l’espace profond bien au-delà de la juridiction effective du Directive Enforcement Department, même au-delà des territoires de raid habituels de nombreux groupes de pirates. Je restais assis, cochant silencieusement les raisons de ma haine envers eux, tandis que chacun d’eux se mettait en formation et se préparait à warper devant moi. Celui-ci avait parlé trop fort contre mes propositions dans la salle du conseil, celui-là avait essayé de rallier du support contre moi parmi les investisseurs. Mon écran flasha pour signaler encore plus d’activité de la porte ; celui-là s’était attaché à la traine de mon successeur éventuel, un autre avait fait une vaine tentative de m’espionner, la ruinant lui-même en s’approchant trop près… sur lui se faisait la ligne, jusqu’à ce que le dernier des treizes ait aligné son vaisseau sur la destination et que la flotte commence à faire fonctionner leurs warp drives.
Celui-là, était différent… Celui-là avait été une sorte d’ami, quelqu’un que je connaissais depuis des années. En dépit des années d’amitié, des heures sans compter à travailler ensemble sur des projets vitaux, des jours passés dans sa famille, à couvrir ses arrières à mes propres dépends dans les périodes de crise et de désespoir, celui-là s’était retourné contre moi, me trahissant pour mes ennemis. Pouvais-je réellement le haïr? Ce n’était pas un autre visage que je connaissais à peine, un autre visage de la salle du conseil ou de l’étage des usines, ou un ennemi qui avait toujours été un avocat fidèle du côté adverse. C’était une personne avec laquelle j’avais passé des moments, à la fois bons et mauvais. Je connaissais le nom de ses enfants, avec qui il avait été en affaire au bureau l’année dernière, où il avait été à l’école et quel était son repas préféré, entre autres parmi des douzaines d’autres souvenirs triviaux.
Je savais que ça devait être fait, que chacun d’entre eux m’avait trompé, avait directement contribué à ma perte de pouvoir, ma perte de prestige, et la perte de tout ce qui faisait de moi ce que j’étais ; toute autre chose était simplement de l’information superflue, pas pertinente pour le crime pour lequel ils étaient punis. Je savais que je pouvais haïr chacun d’entre eux, qu’ils devaient tous mourir pour que leurs péchés soient absous. Je les suivis en warp, invisible et inaudible, jusqu’à une ceinture d’astéroïdes encore riche pas très loin de la 4eme lune de la 8eme planète du système, où le groupe d’exhumers et de vaisseaux cargo commença le fastidieux travail de découpage des astéroides tandis que la patrouille de combat établissait sa barrière. Glissant sans effort entre deux croiseurs, je me mettais à bout portant de mon ancien ami et j’envoyais le message « tout est clair » à mes nouveaux amis. Je vérifiais le statut de mes armes et de mes systèmes de guerre électronique tandis que le son perçant d’une douzaine de croiseurs de reconnaissance en train de se démasquer remplissait le système. Seulement 40 coups par canon : pas assez, pensais-je.
Je déteste recharger au milieu.

